| ACCUEIL | SOMMAIRE | Les Années Tapie |
| Bernard Tapie, vous arrivez aujourd'hui dans le monde du football avec
un projet, des idées et des hommes. A l'occasion de cet entretien, nous souhaiterions en savoir plus sur vos intentions exactes et sur le but que vous cherhez à atteindre. Mais avant toute chose, nous aimerions connaitre votre démarche générale, celle qui a fait de vous "un capitaine d'industrie, comme on le dit. Pouvez-vous la résumer ? Ma démarche générale ? Disons que, pendant cinq ans, j'ai travaillé dans deux cabinets conseils, un américain et un français, spécialement chargés des entreprises en difficulté. Pendant cete période, je me suis forgé une philosophie que je résumerai ainsi : une entreprise sur deux qui meurt est ce que certains appelaient avant moi une "mort illégitime". Autrement dit une boîte qui ne devait pas mourir. Je me suis rendu compte qu'une société en difficulté subisssait un grand nombre d'actes de terrorisme qui allaient directement et presque immédiatement l'agresser, entraînant une explosion des paramètres normaux de gestion de l'entreprise. Ca commence par le personnel qui fuit la société en question pour se diriger, la plupart du temps - et ça n'arrange rien- chez le concurrent. Ca continue par la désorganisation des structures financières, avec les banques ou les sociétés de crédit qui coupent toute alimentation, et par une perte générale de la confiance. Bref, tout explose. Et l'échec de l'entreprise est vécue comme un échec collectif, l'échec d'une équipe. |
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Le problème humain qui se pose alors est de recréer une dynamique inverse de la dynamique de l'échec. C'est la grande difficulté. Or, sans dynamique de succès, l'entreprise est condamnée à la mort. Alors, nous nous disons que vous ne pouvez échouer à l'Olympique de Marseille, Et ça nous intéresse d'autant plus que des tas de gens ont échoué avant vous. Qui n'ont jamais réussi, et c'est un peu notre stupéfaction, à exploiter ce potentiel extraordinaire que représentent le public, le stade. Je crois savoir pourquoi. Il y a trois éléments. D'abord, et ce n'est pas à vous que je vais l'apprendre, le sport n'est pas une science exacte. S'il l'était, il serait déprimant et n'aurait aucun intérêt. Il n'existe pas de réponse certaine à donner en pâture à ceux qui demandent que Marseille soit champion de France. |
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| A Marseille, on veut être le numéroe 1. Peut-être nous aurorisera-t-on
à être numéro 2 mais l'objectif qu'on nous assignera, ce sera la première
place. On pourra faite toute ce qu'on veut et toute ce qu'on peut, il n'est
pas cerain qu'on y parvienne. C'est un vrai problème. J'ajoute autre chose
: il y a des endroits où les éléments du microcosme local vous autorisent
plus de délais qu'ailleurs. Je pense, par exemple, qu'à Nantes on sait
se montrer plus patient qu'à Marseille, où il faut tout, tout de suite. Il y a, à Marseille, une telle pénétration du football dans toutes les structures, aussi bien politique, économique, industrielle, sociale que culturelle, que chaque Mareillais se sent propriétaire de l'OM. C'est ce qui me surprendra toujours. Quand il y a 30 000 spectateurs au stade, on compte autant de sélectionneurs. |
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>C'est ce défi qui vous motive ? Ah ! moi, je pense que je vais réussir. Mais il fallait un certain nombre de garanties. La première, c'était la présence de Michel Hidalgo à mes côtés. Vous débarquez, et vous "piquez" la Joconde... (Tapie lève les yeux au ciel) Je "pique" la Joconde ! Mais je n'ai pas fait de hod-up. Je voudrai dire une chose : c'est la troisième interview que j'accorde depuis qu'on a prononcé "Tapie-Hidalgo-O.M.". Les deux premières ont entrâiné deux mille articles dans la presse. S'il n'y avait que moi, on ne l'aurait su qu'au tout dernier moment, comme je l'ai fait dans le cyclisme. Lorsque, un soir, après le Grand Prix des Nations 1983, Hinault a déclaré : "Ca y est, j'ai mon équipe, c'est La Vie Claire !" |
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| Il n'y avait pas eu un mot, une fuite entre le moment où on s'était vu et le moment où notre association a été rendue publique. A partir du moment où tout a été mis sur la place, je reconnais que la communication ne devient plus maîtrisable. Hidalgo, donc, dans mon analyse, était l'élément moteur. Je lui ai demandé s'il voulait venir, je lui ai exposé mes arguments. Il a cherché à en savoir plus sur moi, il a parlé avec Hinault et Koechli. Et je vais vous apprendre un truc qui va peut-être vous épater : entre le jour où je l'ai vu pour la dernière fois, le 12 décembre, et le jour où il a donné sa réponse, je ne l'ai plus revu, je ne l'ai plus rappelé. Je savais que, pour lui, c'était un acte de foi très conséquent pour sa carrière. Je voulais qu'il garde son libre arbitre et la totalité de sa réflexion sans l'influencer. |
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Je veux vous dire encore une chose, c'est fou ce qu'on redécouvre comme
talentà Hidalgo depuis qu'il a pris sa décision. Il était, excusez-moi,
dans un placard, à faire des trucs qui ne servent à rien ! Moi, quand un de mes collaborateurs me quitte, ce n'est pas la veille de son départ que je lui offre ce qu'il m'a demandé depuis deux ans ! Alors, qu'on arrête avec ces histoires. Il y en a marrre, à la fin ! On me parle de hold-up... Mais Hidalgo, je lui ai redonné ce pour quoi il est fait. Mais Hidalgo, je lui ai redonné ce pour quoi il est fait. C'est un homme de passion, qui a une flamme incroyable, qui est un formateur, un pédagogue, un type qui a un sens des relations sociales très aiguisé, et qui, en plus, rêve de terminer sa carrière autrement que dans un bureau. |
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Comment Hidalgo vous a-t-il séduit ? Quand un type arrive à traverser sans dommage, comme il l'a fait, les périodes pré et post-Coupe du monde, c'est forcément un grand mec. Quand vous faites jouer ensemble, sous le même maillot, des gens qui n'avaient plus aucune espèce de raison de jouer dans la même équipe, et que ça ne se ressent pas sur le terrain, je dis qu'il faut être balaise ! Que vous faut-il pour réussir? J'ai dit : les moyens et les hommes. Il y a les moyens, et pas les hommes. |
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Les hommes, ce sont aussi les joueurs. Dans votre esprit , quels sont ceux qui ont la dimension européenne ? Ceux que vous venez de citer ? c'est -à-dire de vrais professionnels qui sont capables d'être champions d'Europe. On les a, la preuve, ils ont remporté ce titre, et ils sont qualifiés pour la Coupe deu Monde. Peut-on penser, que dans les clubs, ils n'expriment pas toutes leurs qualités ? Il faut une structure de base sans laquelle rien n'est possible vraiment. Guimard a bâti, en dehors du fait qu'il avait de grands champions, une vraie équipe cycliste. |
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Les structures de base n'existent pas dans le football français ? Exactement, elles n'existent pas, nulle part. Ou alors, oui, elles existent, car ce n'est jamais tout blanc ou tout noir. A Nantes, il y a toute une partie de ce qu'il faut faire, mais il manque quelque chose. Au Paris-Saint-Germain, il n'y a pas tout. Il n'y a pas la chaleur du public, il n'y a pas la structure d'entraînement réelle, il manque un truc. Il n'y a pas tout le package. Or, pour gagner une Coupe d'Europe, il faut tout et, quand vous avez tout, vous n'êtes pas sûr d'être champion d'Europe. Mais si vous ne l'avez pas, c'est le hasard qui fait que vous serez champion d'Europe. Car le hasard arrive à gommer les imperfections, et c'est ainsi que pendant un certain temps,, l'athlétisme a eu Drut champion olympique, mais l'athlétisme ne méritait pas d'avoir un champion olympique. |
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Quelle pourrait être, dans ces conditions, la structure idéale d'un club professionnel français en 1986 ? Je la vois sous la forme de deux autorités, l'une n'exerçant jamais le pouvoir sur l'autre. Il y a une autorité sportive qui doit, tout le temps, en toute cironstances, rester détachée des contingences économiques. Je vais vous donner un exemple. Avant le Tour de France, Koechli voulait que ces types se sortent un peu de la pression qui ne peut pas être permanente chez les sportifs Pour échapper à la pression, il décide de faire le Tour de Suède. Il se trouve qu'en même temps nous étions en train de lancer La Vie Claire en Suède. Il est arrivé qu'en rigolant, en s'amusant, en étant décontractés, ils ont gagné le Tour de Suède.. |
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| Et c'est seulement à leur retour qu'ils ont appris que nous lancions la
Vie Claire en Suède. Il y a un pouvoir sportif et jamais, jamais, le pouvoir
économique ne doit avoir prise dessus. A partir du moment où il y a ces
deux autorités, ily en a une qui s'occupe de ça, et l'autre de l'argent.
Quelle est la relation entre les deux ? Uniquement un cahier des charges, qui délimite le pouvoir, les droits et les devoirs de chacun. Le sportif , son droit et son devoir, c'est : "Je veux tel moyen pour arriver à tel résultat". Mon devoir à moi, c'est de lui donner tel moyen pour qu'il ait tel résultat. Et, je lui épargne tout ce qui n'est pas lié à son milieu. Dans l'ensemble, on s'aperçoit que vous portez un jugement très sévère sur le football français, tel qu'il est actuellement, et vous n'allez pas vous faire des amis, si vous continuez ainsi. |
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| Nous supposons que vous avez déjà planché sur le futur visage de l'O.M. Où en êtes-vous en ce qui concerne les joueurs ? Parmi ceux que j'espère, il y a Tigana. Ets-vous intéressé uniquement par l'esprit sportif, ou bien envisagez-vous d'autres actions avec les joueurs que vous recruterez ? Je suis intéressé par les deux aspects. Caractère, comportement de l'homme, ce qu'il représente, ce qu'il incarne, ce qu'on peut faire avec lui quand il ne sera plus fooballeur. |
Quand un joueur arrive en fin de carrière, il lui reste trente ans à vivre. Trente ans. Quand je dis à vivre c'est à vivre en activité. Donc, il a intérêt à ne pas se tromper. Avez-vous des idées précises pour chaque joueur ? Absolument. Chaque joueur a un plan de carrière étudié par mon service marketing, en fonction de sa personnalité, de la façon dont il est reçu. Il y a une étude d'image qui est faite sur chacun. Peut-on considérer que votre étude porte sur une quinzaine de joueurs ? Nous avons établi vingt-sept fiches, dont onze concernent des étrangers. Il y a tout sur les points forts, les points faibles, la notoriété, le physique de ces joueurs. |