L'Affaire Bettini Aout 1956

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C'est un véritable roman.
Les personnages principaux sont : le sec et nerveux M. Bettini, homme d'affaires marseillais ; trois joueurs de football : Ujlaki et Curyl en "vacances" à Sète et Antoine Bonifaci qui attend le début du championnat d'Italie à Bologne ; les dirigeant de l'Olympique de Marseille et leur président, M. Aillaud, en tête.
Mais derrière ces protagonistes s'agitent beaucoup d'autres personnages. Derrière M. Bettini, apparaissent des notables marseillais, avocats, comptables, armateurs, commerçants, hommes politiques. Derrière les trois joueurs en cause, trois grands clubs, le R.C. Paris, l'O.G.C.C. Nice et Bologne montrent leur inquiétude ou leurs prétentions. Derrière l'O.M. se profile le Groupement des clubs autorisés, dont le président, M. Louis-Bernard Dancausse, est président de l'O.M. Enfin, l'opinion publique marseillaise avec sa verve parfois brutale, son humour et sa légendaire humeur, sert de toile de fond à cette histoire : une toile de fond bougrement sonore.
Nous n'allons pas une fois de plus vous raconter cette histoire. Nous allons essayer de l'éclaircir un peu, en vous présentant les personnages et les situations. Vous vous posez des questions. Nous y répondons.
Qui est M. Bettini ?
Un ancien coureur cycliste, qui dit avoir été champion de France vers 1913, mais ça n'est pas sûr. Il a maintenant 63 ans, est petit, nerveux, sec, très méridional. Il sourit toujours, mais ce sourire cache une énorme volonté et de l'ambition et de l'orgueil.
Il ne parle guère de son passsé : "Cela ne regarde personne". Il a maintenant pignon sur rue à Marseille et traite avec tout ce que Marseille compte d'honorabilités.
Récemment il a acheté l'ancien et célèbre restaurant Pascal et l'a revendu au député-maire de Marseille, M. Defferre, qui l'a transormé en hall d'exposition du "Provençal". On affirme également qu'Edouard Bettini est lié avec ces "grands" de Marseille qui sont la maison Ricard et l'armateur M. Fraissinet. Bref, il a du "répondant".
Photos ci-dessus
A Bologne, il a étonné les journalistes italiens en prenant la pose devant les photographes et en commandant plusieurs centaines de clichés où il figurait avec Bonifaci et le président du club.
Il dévore tous les journaux où on parle de lui.
Il a fait mieux : il a demandé qu'on adresse de sa part un "belinogramme" au journal "l'Equipe" pour bien montrer qu'il avait vu M. Dall'Ara président de Bologne, et Bonifaci !
Qui fait partie du groupe financier d'Edouard Bettini ?
Ils sont nombreux : 160 personnes dit-on. Mais leurs noms restent secrets. On connait cependant les conseillers juridiques du groupe : M. Raoul Bottaï, avocat, qui fut le défeneur de Gustave Dominici : M. Michel Carlini, avocat, ancien député et maire de Marseille : M. Honoré Martin, président des experts comptables de France. D'anciens joueurs de l'O.M. tels qu'Aznar, Bruhin, Bistolfi et Santucci participent également à l'opération.
Il est évident que ce groupe ainsi consituté ne peut manquer d'inspirer une totale confiance.
Quel est le but du groupe financier ?
A l'origine, sans doute, le groupe financier avait l'idée d'effectuer sur les joueurs de football des sortes d'opérations boursières (achat et vente). Mais on fit comprendre à M. Bettini et à ses amis que ce jeu était illégal et ne serait accepté ni par l'O.M. ni par le Groupement. Il s'agit donc maintenant non plus de pratiquer directement une opération de bourse, mais simplement d'aider l'O.M. à se renforcer. M. Bettini a multiplié les déclarations à ce sujet : "Je le répète en public : je ne veux à aucun prix faire partie du Comité Directeur de l'OM." "Mes amis et moi-même ne voulons, en tout cas, tirer aucun bénéfice de l'affaire". Les 106 millions, déposés en banque, M. Bettini veut les répartir sur les 160 membres de son groupe afin de ne contrarier aucun des gros porteurs. Lui-même aurait mis dix millions dans l'affaire. Les prêts ont été accordés sans engagements spéciaux de la part de M. Bettini et le remboursement peut être effectué sur demande préalable dans un minimum de trois ans. On voit mal quel est l'intérêt de tous ces "porteurs d'or". Il n'y a pas de "capital" plus instable qu'un joueur de football. Ujlaki peut se casser la jambe dans la saison et ne plus rien valoir. les 100 millions risquent de se volatiliser en deux ou trois saisons. Pourquoi ces hommes avertis se lancent-ils dans une pareille opération ?
"Pour le plaisir, pour que l'O.M. ait une grande équipe, pare que 100 millions pour 160 riches Marseillais ça n'est pas grand chose", affirment-ils. On est bien obligé d'accepter, pour le moment cette explication.
Sa fortune personnelle doit être considérable. il possède au coin du Vieux Port un grand hôtel, le "Méditerranée", et, surtout, le dancing de l'hôtel, le célèbre "Florida" qui passe pour une des plus grosses affaires de la cité. Il a des intérêts dans de grands hôtels ou contructions de Cannes, de Genève, etc...
Des "mots" prononcés par M. Bettini cette semaine éclairent sa peronnalité :
A Ujlaki : "Moi, quand je prenais le départ d'une course, c'était pour gagner, et non pas pour finir vingtième" :
Aux dirigeants de l'O.M. qui lui déconseillaient d'aller à Bologne pour s'attacher Bonifaci : "Plus l'affaire est difficile, plus elle m'intéresse".
L'opération est -elle légale ?
Dès que le Comité direceur du Groupement a eu vent de l'affaie, il a marqué nettement sa position par ce communiqué :
"Le Comité du Groupement, ému de certaines informations concernant la création d'un groupe financier qui aurait l'intention d'acquérir des droits sur des joueurs professionnels pour les prêter ensuite à un club autorisé, en se réservant des garanties en cas de mutation future des dits joueurs, condamne de telles pratiques qui ne sauraient être admises par le Groupement et rappelle les dispositions des articles 3 et 4 du statut professionnel , décidant notamment que sont seuls valables les contrats liant les joueurs à leur club et que toutes conventions, quelles qu'elles soient, doivent être soumises au Groupement. "
Cette prise de position n'a pas empêché M. Bettini :
1) - de rencontrer Ujlaki et Curyl à Montpellier et de leur faire signer un engagement moyennant finances bien entendu ;
2) - de se rendre à Bologne et de réaliser la même opération avec Antoine Bonifaci.
Il est évident que ces accords sont totalement dénués de valeur, les joueurs n'ayant aucune liberté de s'engager sans l'accord de leur club et M. Bettini n'étant pas habilité par l'O.M. à recevoir des signatures.
Mais si, légalement, ces documents sont sans valeur, leur mérite, sur le plan spectaculaire a été considérable.
Le dirigeants de l'O.M. ont dû convenir qu'un monsieur qui pouvait se permettre de recueillir dans la même semaine le "oui" de trois internationaux français n'était certainement pas négligeable.
C'est pourquoi, désireux de couper court aux bruits selon lesquels ils demeuraient réticents, les dirigeants marseillais ont publié, vendredi soir, un communiqué de "confiance" à l'égard du groupe Bettini. D'aute part, une entrevue "secrète" réunissait au "Cap Corse" le président du Groupement, M. Dancausse et un représentant du groupe financier, M. Carlini.
Ainsi est en train de s'élaborer un protocole d'accord entre le club marseillais et le groupe d'aide financière, protocole qui sera épluché par les juristes du Groupement, M. Chiarisoli en tête. Si ce protocole est homologué, plus rien ne s'opposera à la signature à l'O.M. des joueurs sollicités. Le "coup de poker" de M. Bettini aura réussi. Ce qui d'abord n'était que du bluff aura pris une valeur. De ses cartes biseautées, l'homme d'affaires marseillais aura tiré un brelan d'as parfaitement valable.
Nous avons parlé de Curyl, Ujlaki et Bonifaci comme joueurs sollicités par 'l'homme aux millions'"et susceptibles de jouer prochainement à Marseille. Mais il est éalement question de Raymond Kopa (ainsi que le France-Football l'a dit, le premier, dans son numéro de la semaine dernière).
Kopa et M. Bettini doivent se rencontrer aujourd'hui mardi à Angers. Le joueur français ne pourra donner au mécène marseillais son accord complet puisqu'il "appartient", pour le moment au Real Madrid. Mais si le Real ne pouvait utiliser ses services, parce que la loi Moscardo ne serait décidément pas abrogée, Kopa serait heureux de trouver miraculeusement un club français suseptible de dédommager le club espagnol.
Kopa a d'ailleurs une autre idée derrière la tête. Il pense à France-Hongrie du 7 octobre, ce match auquel il tient tant et qui couronnerait merveilleusement sa carrière française. C'est pourquoi il ne serait pas fâché de jouer à l'O.M. en attendant de pouvoir disputer le championnat d'Espagne.
Le Real courrait naturellemen un risque en donnant cette autorisation à Kopa. Mais d'autre part, il serait sût de trouver au moment voulu un joueur en pleine condition physique.
Reste à savoir si le Groupement français autorisera ce "transfert provisoire", qui désavantagerait les adversaires de Marseille pendant la "période Kopa" et qui risquerait de fausser, dans une certaine mesure, la régularité du championnat.