Marcelo Bielsa, l'incomparable

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Marcelo Bielsa:

« Je ne me laisserai jamais tenter par les éloges. Dans le football, les éloges sont d’une hypocrisie absolue. Le football est ainsi fait que tu dois être très heureux ou très triste. Défaite ou victoire, sang ou applaudissements sont des valeurs chères à l’être humain. Donc en cas de défaite, je souffre beaucoup de l’injustice du traitement, je n’arrive jamais à maîtriser cela. À chaque fois que nous perdons ou que je suis maltraité, je souffre beaucoup, mais si je réussis, je ne crois pas à la longévité du succès. Comme on ne regarde pas pourquoi tu gagnes, peu importe, ils t’adulent pour avoir gagné et non parce que tu méritais de gagner, en ayant vu comment tu as construit ta victoire. J’ai toujours vu cet étendard qu’est la victoire comme une imposture. »
« Quand tu gagnes, le message d’admiration est si confus, il te stimule à la fois l’amour-propre et te le déforme. Et quand tu perds, c’est tout le contraire, il y a une tendance morbide à te discréditer, à t’offenser seulement parce que tu as perdu. Dans n’importe quelle tâche, tu peux gagner ou perdre, mais l’important est la noblesse des moyens employés. C’est ça l’important. L’important, c’est le chemin emprunté, la dignité avec laquelle tu suis le chemin à la recherche de l’objectif fixé. Le reste, c’est nous vendre une réalité qui n’en est pas une. » Un entraîneur n’est pas meilleur pour ses résultats, son style, le modèle ou l’identité. Ce qui a de la valeur, c’est la profondeur du projet, les arguments qui le soutiennent, le développement de l’idée. ».

Tout est dit
Un personnage fascinant
Marcelo Bielsa a une obsession dans la vie : le football. Quand il n’est pas au stade, il se barricade comme un ermite et lit ou ingurgite des tonnes de matches de foot. Il connaît toutes les équipes et tous les joueurs. Lorsqu’il entraînait l’équipe nationale du Chili, alors qu’il avait une suite dans un palace de Santiago, il ordonna qu’on lui dresse une chambre au-dessus du centre d’entraînement pour qu’il ne perde pas de temps dans les embouteillages. Le temps lui est si précieux qu’il refuse toute interview depuis 17 ans, « parce que ça ne sert à rien » et vit comme un calvaire ses obligations de conférence de presse. Il tient tellement à préserver cette réserve qu’il a ordonné à sa famille de ne jamais parler de lui aux journalistes. Il paraît qu’il est devenu fou de rage lorsque l’information selon laquelle il a financé à hauteur de 1,5 millions d’Euros un hôtel pour les mises au vert de son club d’origine, Rosario, a filtré dans la presse. D’un naturel désarmant, il fanatise les foules.

A l’Athletic Bilbao, des centaines de supporters se sont fait tatouer son nom comme on le ferait d’une rock-star. Il ne laisse que des souvenirs enflammés partout où il passe …en coup de vent car il ne s’enracine jamais. Le contre-pied est une arme déroutante chez lui : il négocie pendant des semaines point par point ses contrats alors qu’il déteste l’argent et a horreur du bling-bling qui va avec. Né dans une famille d’intellectuels et fin lettré, Bielsa théorise le football comme une science et devient vite incompris. Joan Valtz, journaliste à Barcelone, a suivi l’Athletico Bilbao les deux saisons où Bielsa y officiait : « La première année, l’équipe jouait merveilleusement bien, l’Espagne est tombée folle de lui. La seconde, tout s’est dégradé, je n’ai toujours pas compris pourquoi. Il s’en est pris aux dirigeants, aux joueurs, aux jardiniers même. Peut-être que l’Athletic était en sur-régime et qu’il n’a pas flairé l’overdose. Le divorce était inévitable, il est parti. Tout le monde le regrette, l’histoire d’amour a été violente. Les gens voulaient toucher Bielsa comme on touche Dieu ».

Convictions
La volée de bois vert qui s’abat sur Bielsa est inadaptée pour deux raisons : la première est qu’elle est assénée par une presse nourrie au biberon de 1998 et de l’hyper-réalisme pour qui le meilleur équilibre d’une équipe passe prioritairement par une solide assise défensive. Elle ne comprend pas que Bielsa se moque que son équipe encaisse trois buts si elle en marque quatre. La seconde est que le diagnostic n’est sans doute ni tactique, ni technique, ni physique mais plus profond et invite à cette question : est-ce que Bielsa n’est pas en train de se saborder ou de saborder l’OM, par résignation, écœurement, parce qu’il a senti qu’il n’y avait plus grand-chose à faire ? L’Argentin n’est pas un pragmatique, plutôt un idéaliste. Pour prendre un point, il ne sacrifiera pas ses convictions, que l’on peut résumer ainsi : plus vite nous aurons récupéré le ballon, plus vite nous pourrons l’utiliser et jouer. C’est une méthode exigeante dont l’application est difficile à mettre en place. Croit-on que le Barça de Guardiola se soit peaufiné dans le farniente et la dolce vita ? Non, les Barcelonais ont bossé, bossé, répété les gammes jusqu’à plus soif. Habité par le football, Bielsa- sûrement un peu psycho-rigide- a demandé aux joueurs un investissement important pour qu’ils assimilent son schéma de prédilection, un 3-3-3-1 original. D’après les échos venus de Marseille, ils auraient joué le jeu au début mais trouvent maintenant éreintant de passer des heures devant un tableau noir. Cette espérance de perfectionner leur expression collective et de rester dans l’histoire de l’OM comme une équipe pleine de panache n’en vaut-elle pas la chandelle ? Il semblerait que non ; repus d’une petite gloire et de beaucoup d’argent, les footballeurs marseillais ne veulent plus entendre parler de ces entraînements à rallonge. Toutes les excuses sont bonnes pour les sécher, paraît-il, et Bielsa aurait baissé les bras et construit un épilogue presque suicidaire. Mais l’histoire n’était-elle pas vouée à l’échec dès lors qu’il n’avait pas les joueurs adéquats pour pratiquer un football qui requiert beaucoup de vista, d’intelligence, de maîtrise technique ?

Une trace à l’OM
Peut-être idéalisons-nous Bielsa, mais dans cet univers des entraîneurs si lisse, si moutonnier, si grégaire, presque abêtissant (et qui prend aujourd’hui un malin plaisir à le brocarder), Bielsa n’était même pas iconoclaste, il était unique.
Celui que Guardiola vénère et appelle « le maître » laissera à jamais une trace à Marseille, où un public pourtant si versatile continue de chanter la gloire d’ « el loco ». Bielsa est plus qu’un entraîneur à fantasme, c’est un personnage qui est au football ce qu’un écrivain maudit est à la littérature : un artiste.